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La fabrique de ce livre

Comment ce livre a été pensé, écrit, vérifié, fabriqué et publié, sans rien céder sur mes exigences intellectuelles.

La première idée de ce livre remonte au moment où, comme beaucoup d’autres, j’ai pris conscience que l’intelligence artificielle pourrait faire plus vite que moi ce que j’aime le plus : écrire. Je n’ai pas dit qu’elle pourrait le faire mieux que moi. J’ai dit plus vite. Écrire est un labeur, intellectuel et cognitif bien sûr, mais aussi artisanal et manuel : les doigts sur le clavier ou sur le papier, un peu comme le peintre qui connaît ses pigments et dépose les couches une à une sur la toile. Je voulais faire l’expérience, voir ce que c’est qu’écrire avec un nouvel instrument réputé si puissant. Ai-je vraiment besoin, me suis-je dit, d’écrire moi-même, manuellement, chaque déterminant, d’ajuster chaque conjugaison, de former les lettres de chaque préposition, de chaque pronom relatif, de chaque conjonction de coordination ?

J’ai compris plus tard ce qui est en train de se passer. Un auteur qui écrit avec l’IA, c’est comme un peintre qui fait de la couleur avec la photographie : il n’a plus à fabriquer chaque pigment ni à le déposer lui-même manuellement sur la toile, mais il continue de penser l’image qu’il est en train de photographier, de réfléchir à la lumière, de choisir les couleurs clé qu’il veut refléter, le cadrage, la netteté, la profondeur de champ, sans oublier toutes les corrections ultérieures qu’il fera à l’aide d’un logiciel de retouche. Pour écrire, c’est pareil. C’est moi, et ce sera toujours moi, l’auteur, qui pense le texte, élabore l’idée, réfléchis à la structure et à l’argumentation, choisis les concepts clé, valide le choix de chaque mot, décide du style, du ton, du niveau de langue, et qui fais les corrections dans le texte final. Je n’ai pas besoin, pour cela, de donner forme moi-même à chaque lettre ou de composer manuellement les mots une lettre après l’autre. Ma valeur est ailleurs — et mon plaisir aussi. L’instrument varie avec l’époque, il ne peut jamais être l’auteur. L’auteur traverse les âges, il ne peut être qu’humain. Les instruments ont des pouvoirs, mais ils n’ont pas d’identité, d’intention, de signature.

Pourquoi un lexique ? Parce que j’adore les dictionnaires, et que je viens d’en écrire et d’en éditer un sur le design, avec l’aide de près de cent collègues. Pourquoi l’intelligence artificielle ? Parce que je suis l’auteur du livre L’être et l’écran : comment le numérique change la perception et que la « révolution de l’IA » reproduit exactement le phénomène que j’ai déjà décrit à propos de la « révolution numérique » : toute technologie nouvelle qui s’impose de manière systémique finit par se naturaliser. Certes, des lexiques de l’IA existent déjà. Je voulais amener quelque chose de différent. Ainsi m’est venue l’idée qui commande tout l’ouvrage : un lexique qui ne se présente pas par ordre alphabétique, mais par chapitres, comme un essai qui raconte une histoire, du plus théorique au plus appliqué.

Au début, j’ai été tenté de faire vite. De laisser produire, et d’aller au résultat. Je n’ai pas pu. Mon nom sur une couverture signifie depuis toujours la même chose, pour tous mes livres : l’engagement de ma responsabilité intellectuelle et universitaire, l’endossement du contenu mot à mot et, bien sûr, ma signature d’auteur — avec le patronyme qu’elle porte. Il a donc été très vite hors de question de laisser l’IA aller sans que je contrôle tout. J’ai élaboré mon processus d’écriture en conséquence pour faire de l’IA mon assistante cognitive et rédactionnelle, dans chacune de mes phases de travail.

J’ai d’abord réfléchi un angle, un titre, et je lui ai demandé de me stimuler et m’évaluer. J’ai défini un gabarit d’article, et je lui ai demandé, de manière itérative, de le produire. Je lui ai fait écrire des premiers jets, que j’ai systématiquement modifiés, parfois beaucoup, parfois peu. Je les ai ensuite fait relire et critiquer par la machine elle-même, qui trouvait rétrospectivement des problèmes dans ce qu’elle avait généré. Rien de ce qui pouvait me paraître intelligent dans ses réponses ne l’était en soi : lorsqu’il s’y trouvait de l’intelligence, c’est parce que c’est moi qui en voyais. J’ai décidé d’ignorer des pans entiers de ses réponses, je ne lisais même pas tout ce qu’elle répondait, je sélectionnais seulement ce que je trouvais pertinent, comme quand je lis un livre, en prélevant dans son contenu ce qui m’intéresse.

Et puis, bien sûr, il y a eu le travail de vérification. Je n’ai jamais autant corrigé et vérifié un manuscrit. J’ai vérifié toute affirmation technique dans des sources extérieures : encyclopédies, dictionnaires, articles savants, sites web d’industriels du numérique, publications avant-gardistes sur les réseaux sociaux… J’ai remplacé très souvent les exemples proposés par d’autres que je trouvais plus pertinents. J’ai reformulé quantité de tournures que je n’aimais pas, soit parce qu’elles ne me ressemblaient pas, soit parce qu’elles tenaient trop du style d’une machine probabiliste (généralisant, abstrait, banalement exact, sans personnalité).

Quand j’ai terminé le manuscrit, j’ai fait ce que tout bon universitaire fait : j’ai demandé à un pair de procéder à une relecture critique et, pour cela, j’ai choisi le professeur Marcello Vitali-Rosati, non pas parce que c’est un ami, mais parce que tout le monde sait que le regard qu’il porte sur l’intelligence artificielle est un regard critique et intransigeant, loin de toute complaisance. J’ai dû faire ensuite une série de corrections. Quand j’ai cru à nouveau que le manuscrit final était terminé, je l’ai fait analyser par une autre intelligence artificielle que celle utilisée initialement. Je lui ai demandé de faire des vérifications systématiques de tous les aspects du manuscrit, parfois en faisant tourner plusieurs agents en parallèle, comme l’orthographe et la grammaire, les coquilles, l’exactitude (y a-t-il des erreurs ?), la cohérence (est-ce que je me contredis ?), la stabilité terminologique (est-ce que j’emploie partout les mêmes termes pour désigner les mêmes choses ?), la confection du fichier, les numéros de pages, les styles, etc. Il a encore fallu que je fasse de nombreuses corrections car des incohérences apparaissaient, et je ne les avais pas vues avant.

Puis quelque chose d’inattendu s’est produit. Le manuscrit terminé, j’ai découvert que je pouvais continuer. Concevoir la couverture et calculer l’épaisseur du dos. Obtenir les numéros d’ISBN et générer le code-barres qui correspond. Générer l’index et vérifier automatiquement les quatre-vingt-onze renvois. Établir une grille de prix sur huit places de marché. Déposer, corriger sur épreuve, publier, promouvoir. Ce que fait une maison d’édition, avec ses métiers et ses années de savoir-faire, je l’ai appris et réalisé seul, en quelques semaines. Je n’en tire aucune leçon triomphale, c’était beaucoup de travail. Travailler ainsi demande une vigilance constante.

Le paradoxe, c’est que la production de ce livre m’a pris plus de temps que prévu, mais moins que dans un processus éditorial classique. J’ai dû faire face à quelques coûts techniques, et développer un esprit de survérification. Le choix de l’autoédition a aussi un coût social : tout faire soi-même suppose de renoncer à la diffusion en librairie, à la distribution classique, à une équipe éditoriale dont je sais la valeur. En contrepartie, j’ai gagné le contrôle de la chaîne et une liberté totale, indispensable pour mener une telle expérience.

Telle est l’histoire de ce livre sur l’IA, écrit avec l’IA.

Pour citer ce texte

Vial, S. (2026). La fabrique de ce livre. Dans Petit lexique vivant de l’intelligence artificielle (p. 131–134). Stéphane Vial, éditeur, Montréal.

Couverture du livre : sur fond safran, le titre « Petit lexique vivant de l’intelligence artificielle » en bleu profond, et le nom de Stéphane Vial